Il y a fort longtemps, certains d'entre vous n'étaient même pas nés, je fus arrêtée pour un motif à peu près légitime. j'avais fraudé en passant un portillon Ratp à la Défense...
Étudiante, je n'avais pas le fric pour payer le supplément du brutal changement de zone entre Paris et Nanterre, ma fac pendant un an.
(Je n'y ai pas fait de miracles, j'ai quitté pour Vincennes à Saint Denis.)
Bref.

Bon, je ne l'ai pas pris au tragique, les agents ne m'ont pas menottée ni été désagréables envers moi, juste comme je n'avais que ma carte orange (invalide à cet endroit ) sur moi, ils m'emmenèrent au poste pour vérifier mon identité et me coller ensuite une amende.
Je m'assis bien poliment pour attendre là où on me disait, et je commençai à causer avec la punkette un peu high qui se trouvait à côté de moi. Elle, elle avait été arrêtée pour possession de dieu sait quoi (mais ça envoyait du bois apparemment^^) et était menottée au banc.
Comme le mec de l'autre côté, un jeune arabe qui baissait la tête dans le genre « je ne prends pas le risque d'avoir eye contact avec quiconque ».

Pas moi, j'étais un type bizarre de fraudeuse chic et blanche, propre sur moi, pas ivre, pas racisée, pas shootée, bien calme et bien élevée, jean chemise blanche, bottes nickels, cartable ciré. qui observait tout ça avec presque de la curiosité, dans sa certitude privilégiée que rien ne pouvait mal se passer si je faisais tranquillement ce qu'on me disait.

Donc toujours pas menottée. J'avoue , je ne prenais pas du tout la situation au sérieux, j'étais en mode "j'ai joué, j'ai perdu, je paierai et basta". (le "je paierai" était quand même assorti d'une légère inquiétude, il faudrait emprunter à mes parents et ça, j'avoue que je ne me sentais pas tout à fait prête à leur dire pourquoi j'avais besoin d'argent, bref bis).
Donc nous gloussions, deux filles jeunes, presque heureuses, vivantes, sur le banc. Quand tout à coup, le type de garde s'est mis à hurler :
-- Sales putes, vous allez fermer vos gueules, parce que vous voyez le gars-là à côté de vous ? S'il fait un geste de travers , je lui colle une balle. Et les balles, ça se perd !

Je suis restée sans voix, la punkette aussi. Quand un homme te traite de sale pute c'est qu'il te hait, pas parce que tu as fait quelque chose. C’est parce que tu es quelque chose qu'il hait, et c'est souvent une femme.
Et soudain, la scène avait changé. On n’était plus dans une histoire de portillon RATP, d’amende, de paperasse emmerdante, ennuyeuse, mais méritée. On était passés ailleurs, dans un endroit où la loi n’est plus le cadre, mais le prétexte.

Il venait de sortir son arme potentielle comme on sort une carte maîtresse. Il rappelait à tout le monde, en postillonnant comme un malade, qui avait le pouvoir de tuer, qui avait le droit d’exister et qui devait se taire. Le jeune homme arabe à côté de nous s’est encore plus tassé. Il n’a pas bougé, il avait compris depuis longtemps lui. Le message ne nous était pas adressé à nous seulement, il était pour tous. Pour dire : je peux, je décide, je vous tiens.

À cet instant précis, j’ai cessé de rire, d’être une étudiante un peu fauchée et vaguement insolente. J’ai compris que ce qui se jouait-là n’avait rien à voir avec l’ordre public. C’était une démonstration, une mise en évidence de la domination brute, une façon de rappeler que certaines vies sont toujours conditionnelles.

Et le plus glaçant, ce n’était pas la menace elle-même, c’était sa gratuité. Personne ne bougeait, ou ne criait ou ne résistait. Il n’y avait aucun danger, juste le plaisir de faire peur, la jouissance d’écraser, de fermer sa gueule à la femme trop à l'aise, trop tout, de rappeler que les balles « ça se perd ».

Je suis sortie de là avec une amende, oui. Et une conviction qui ne m’a jamais quittée depuis : la violence institutionnelle ne commence pas avec les coups. Elle commence avec la certitude d’impunité. Cette haine brûlante qu’on sait pouvoir cracher sans conséquence.
Et depuis ce jour-là, quand j’entends quelqu’un dire « s’ils n’avaient rien à se reprocher », « ils n’avaient qu’à obéir », « c’est la loi », je sais exactement ce que ça vaut.

Je sais à quel point ça peut basculer vite.
Et surtout, contre qui.

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