Ce matin, le ministre de l’Intérieur, ex Préfet de Police de Paris, Laurent Nuñez, a annoncé avoir demandé au Préfet du Haut Rhin de « saisir la justice pour déterminer les responsabilités des protagonistes », dans une affaire de très haute importance qui mérite de mobiliser un ministre, un préfet, des enquêteurs, un procureur, et potentiellement un tribunal judiciaire en guise d’apothéose.

Cette affaire quasi terroriste est en réalité non pas de très haute importance, mais de très haute stupidité : des jeunes étudiants de la Haute Ecole des Arts du Rhin ont créé un évènement (dont on ignore totalement le contexte), au cours duquel ils ont détruit une voiture de police en carton à coups de bâton, sous les rires et les encouragements des étudiants spectateurs.

Le ministre Nunez précise « Commis par des étudiants dans une école publique, ces faits sont d’autant plus choquants. Il ne faut pas laisser passer cette idéologie anti flics. »

Il faut donc comprendre que des faits de nature « idéologique » commis dans une école publique seraient plus graves que s’ils étaient commis au Lycée Stanislas (lol). Le financement par l’argent public serait ainsi une composante de l’indignation nationale, comme si les élèves du public devaient afficher une particulière obéissance idéologique, en contrepartie de leur appropriation de nos impôts, notre sueur, notre sang.

Précision inquiétante, qui décrédibilise à elle seule la mise en scène de l’outrance ministérielle. (Au passage, message aux écoles privés qui vivent toutes des financements publics : rendez l’argent !)

Mais revenons à la pinata de la discorde.

1/ Personnellement, n’étant pas informée du contexte et du sens de la chose, j’ai tendance à trouver l’idée idiote. De même que je comprends que les syndicats de police s’en émeuvent. Si on m’apprenait qu’on a trouvé comique de taper avec une batte de baseball sur une sculpture d’avocat en pâte à sel, je serais chonchon renfrognée. Là n’est pas la question.

Mais le Ministre ?!

Il peut déplorer s’il le veut, mais par pitié, qu’il laisse la justice, les étudiants, et cette école tranquilles.

Où est l’infraction ? Quelle est la qualification juridique des faits ? Doit-on désormais, quand on est élu politique ou représentant de l’Etat, réagir systématiquement dans le registre émotionnel, ou dans le registre de la communication et se comporter comme une lessive en campagne publicitaire ?

A-t-on encore le droit en France d’avoir des idéologies, anti viande, anti droite, anti gauche, anti-avocats, anti flics, antifa, anti tout, de les mettre en chansons, en symboles en carton, en pinata, en ce qu’on veut, y compris en sculptures de mauvais goût, dès lors qu’on ne commet aucune violence sur des individus ni même sur le bien d’autrui ? Ce n’est pas interdit que je sache.

Quelqu’un, chez les adultes, se souvient-il encore des carnavals où l’on brûle le roi et la reine, et du caractère hautement utile de la transgression symbolique qui permet d’exprimer la colère, et évite le désagrément d’avoir à tuer pour de bon des flics ou des rois tous les ans.

Autrement dit, de quel droit interdirait-on l’idéologie à ces étudiants ?

Que l’on soit étudiant ou ministre, jeune ou vieux, intelligent ou chroniqueur sur CNews, nous avons tous le droit d’avoir des positions idéologiques.

On a aussi le droit le plus absolu de ne pas aimer les flics, c’est vieux comme Mathusalem, ce n’est pas près de s’arrêter et heureusement, c’est une composante du rapport à l’autorité.

En revanche, la seule idéologie qui devrait être farouchement combattue, car celle-ci est interdite, c’est l’idéologie qui s’infiltre dans les institutions de l’Etat.

Les individus peuvent avoir des idéologies, pas les institutions publiques.

Raison pour laquelle un ministre de l’Intérieur devrait traiter comme des problèmes de très haute importance les études qui montrent que la Police est noyautée par l’extrême droite, ou que les contrôles au faciès sont plus que jamais pratiqués, ou encore que des collectifs de policiers montent des groupes whatsapp pour diffuser des propos racistes et inciter à la haine raciale au sein du cercle professionnel.

Ça, ce sont des idéologies illégales, qui imposent de saisir la justice « pour déterminer les responsabilités de chacun des protagonistes ».

2/ Mais surtout, on aimerait tellement que le Ministre soit choqué au point de se poser les questions qui s’imposent comme un éléphant au milieu de la figure :

Pourquoi les étudiants d’une école d’art ont-ils eu cette idée ? Pourquoi des pans entiers de la population ont-ils envie d’applaudir ? Pourquoi les gens détestent ils la police à ce point de quasi non-retour ?

Pas un de vous, Messieurs les ministres de l’Intérieur qui vous succédez sur le poste, n’abordez la seule question qui vaille : Pourquoi ?

Pourquoi par exemple une personne comme moi, parfaitement insérée, blanche, mûre (j’ai pas dit vieille !), non délinquante, sans problème apparent, a-t-elle un réflexe automatique et irrépressible de peur quand elle croise des policiers dans la rue ?

C’est tout de même un sérieux problème qui mérite d’y réfléchir.

Mais ne nous emballons pas.

L’humeur du moment n’est pas à se poser des questions.

Le Ministre veut des coupables de lèse-police par usage de pinata, tandis que de nombreux élus défilent aujourd’hui même avec les policiers en manif contre le laxisme de la justice. Cette même semaine, d’autres élus ont imaginé de promouvoir une proposition de loi de présomption de légitime défense au profit de la police. C’est beau tous ces élus qui participent collectivement à une nouvelle idéologie à la mode : dégommer l’état de droit et la séparation des pouvoirs.

Comme si nous n’avions pas sous les yeux, pile poil en ce moment, des exemples glaçants de dérives de polices en roue libre dans le monde ?

3/ Enfin, ce sera le dernier constat que je tire de cette affaire ridicule, j’observe qu’on s’en prend encore aux étudiants, et sur un plan général aux jeunes.

Vous n’en avez pas marre, les adultes, de les emmerder à longueur de temps.

Ils sont par nature redevables, ils doivent toujours quelque chose à leurs aînés, à la nation, à tout le monde. Ils sont disqualifiés en permanence : nuls, ignorants, paresseux, ingrats, abrutis par les écrans. On les veut intelligents mais attention, il ne faut pas qu’ils pensent, ils seraient fichus de devenir fous furieux et de taper sur des voitures de police en carton dites donc.

On les fout en garde à vue quand ils manifestent, on leur pourrit le parcours scolaire et universitaire faute de moyens, on passe notre temps à leur parler de la retraite qu’ils n’auront pas, du monde en déclin dont ils subiront la fin, de la guerre qu’on leur promet un jour ou l’autre.

Puis on déplore qu’ils ne veuillent plus faire d’enfants (des enfants non bruyants bien-sûr) pour faire tenir encore un peu plus longtemps le système en place. On vous l’avait dit, ce sont des ingrats !

Eh bien … FUCK, a-t-on furieusement envie de dire avec eux, à coups de bâtons dans une pinata.

https://mollette.vivaldi.net/2026/01/31/police-et-pinata/

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